Arabités numériques

Par Ziad Majed, 2012 – 11

Il y a dans les « arabités numériques » aujourd’hui une quête d’une nouvelle Nahda, Yves Gonzales

Depuis le début des révolutions arabes, des évaluations différentes ont été faites de l’impact du Web et des réseaux sociaux sur la mobilisation populaire et sa réussite. Les chiffres à l’appui, les défenseurs de la thèse d’un « printemps du Web » avancent l’idée selon laquelle la croissance phénoménale du nombre d’utilisateurs du Net dans le monde arabe a créé une nouvelle dynamique politique qui a permis à une nouvelle génération de s’exprimer, de se redéfinir, de s’organiser et de confronter les régimes en place. Les moins impressionnés par l’impact politique du « virtuel » considèrent qu’il est une arme à double tranchant car il est aussi bien maîtrisé par les services de renseignements des régimes que par les citoyens-internautes. Et dans le cas des révolutions, il a permis l’envoi de messages et d’images et la diffusion de l’information certes, mais uniquement au sein des groupes jeunes déjà acquis à la contestation. Il n’est donc pas l’arme fatale, selon eux, qui a mobilisé les centaines de milliers de personnes ayant manifesté dans les villes arabes.

Pour enrichir ce débat et approfondir la réflexion sur le Web et ses fonctions socioculturelles, sa relation avec la nouvelle génération dans le monde arabe et les opportunités qu’il présente, Yves Gonzales-Quijano élabore dans son livre Arabités numériques, le printemps du Web arabe une lecture captivante des différentes phases de l’évolution du « numérique » qui ont précédé les révolutions en 2011, de même que de son impact sur « le politique » dans la région.

La croissance et les développements de la dernière décennie

Gonzales rappelle que déjà en 2000, les pays du monde arabe offraient des marchés grâce auxquels les industries mondialisées de l’information et de la communication pouvaient continuer d’assurer leur croissance. Ainsi, contre 1 million d’utilisateurs dans la région en 2001, le chiffre est passé à 70 millions en 2011 et va probablement atteindre les 120 millions en 2015. Cela représente la plus forte croissance dans le monde, estimée à 2 500 % (entre 2000 et 2011), permettant à la langue arabe de passer devant le français et d’occuper la 7e place en termes de nombre d’usagers sur la toile.

En parallèle, les rôles politique et culturel du Web et sa perception par les autorités ont aussi évolué. Après les années 90 qui ont vu naître les sites à accès libre de plusieurs journaux et le développement de l’audiovisuel panarabe (avec al-Jazeera), une phase empreinte par le 11 septembre 2001 dans laquelle le Web était perçu comme le territoire inquiétant du terrorisme international s’est installée. Elle a été suivie par une troisième phase marquée par l’activité des blogueurs, et puis par une quatrième à partir de 2005 qui a accompagné l’organisation de campagnes politiques et de mobilisations « citoyennes » dans plusieurs pays de la région. Et c’est à ce moment que des vagues d’arrestations d’activistes et de blogueurs, en Tunisie comme en Égypte, et à Bahreïn comme en Syrie, ont eu lieu. Quant aux réseaux sociaux, ils ont fait leur apparition à partir de 2006, et se sont rapidement développés dans les années qui ont suivi jusqu’en 2011. De Facebook à Twitter, de YouTube (ayant depuis des années l’Arabie saoudite comme premier consommateur dans le monde en termes de quantité de flux) aux différents services d’hébergement des blogs, les jeunes Arabes se sont constitué un nouveau « vivre ensemble » et une nouvelle « communauté imaginée » (pour reprendre l’expression de l’historien britannique Benedict Anderson). Une langue arabe s’est adaptée au nouvel usage, une liberté d’expression s’est reconstruite, et l’arrivée des Smartphones n’a fait que renforcer cette évolution.

Ce n’est donc pas une coïncidence que les campagnes « citoyennes » qui ont devancé les révolutions en 2011 ont fleuri sur le Net (celle de « Nous sommes tous des Khaled Saïd » en Égypte étant la plus connue). Et c’est dans cette continuité que les citoyens-journalistes ont pu relater plus tard les récits les plus intéressants sur le vécu des événements du Bahreïn au Maroc, sans oublier la puissance de leurs images et vidéos témoignant du courage comme des atrocités (en Syrie par exemple).

Une « Nahda » numérique ?

Peut-on parler par conséquent d’un moment historique comparable à celui que les Arabes ont vécu dans la seconde moitié du XIXe siècle, suite à l’arrivée de l’imprimerie dans la région ? Gonzales estime qu’il y a bien des ressemblances, malgré les différences dans les contextes historiques, les aspirations politiques, et dans l’accès au Web comparé à l’accès à l’imprimerie il y a plus d’un siècle. Néanmoins, il y a dans les « arabités numériques » aujourd’hui une quête d’une nouvelle Nahda, une volonté d’enrichir le débat sur « l’être arabe » comparable à celle que les Arabes ont connue jadis. Ce qui est par ailleurs sûr, c’est que l’année 2011 a connu de grandes transformations politiques et culturelles encore difficiles à démêler, mais que « sur la trame de la Toile se dessine, sans doute possible, un nouveau monde arabe ».

Source : L’Orient Littéraire

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