Saïd Akl, poète francophone !

Par Rita KASSIS, 2012 – 07

Saïd AklAuteur de nombreux ouvrages en libanais et en arabe, Saïd Akl a aussi publié en français : L’Or est Poèmes et Sagesse de Phénicie, deux recueils poétiques étonnants où le poète, rétif aux contraintes et aux normes, jongle avec les mots, multiplie enjambements, ellipses et inversions, et (dé)construit ses strophes de manière libre et originale.

Chantre de l’amour, de la création et de la révolte, Saïd Akl s’exprime, dans la langue de Paul Valéry (« Valéry a exercé sur moi une attraction puissante. Il fut un maître du verbe ; il m’a surtout appris que la poésie implique l’univers », admet-il), comme dans sa langue maternelle, avec lyrisme et symbolisme, et manifeste ce même attachement à son origine phénicienne qui fonde son identité libanaise. Aussi s’emploie-t-il à respecter scrupuleusement les trois valeurs de l’esthétique : le Beau, le Vrai et le Bien.

Pour l’auteur, l’âme de l’homme s’unit à l’éternité de Dieu dans une fusion intellectuelle et spirituelle. On assiste là à l’osmose du poète, créateur de mots et de pensées, et de Dieu, créateur de l’univers : « Lui chante. Il est poète. Ah ! de Dieu donc, l’ami. » Sa nature intrinsèque de poète le rapproche davantage de Dieu et tisse des liens d’amitié, et même d’émulation, entre eux : « Être, pour quelque instant, émule de Ta main. » Cette relation intime, sublime et parfaite, suppose, pour Akl, que le Créateur, dans son Œuvre, fasse Lui-même acte de poésie :

(…) Et Dieu, pour écrire tes yeux

Les plus chers, les plus beaux, poète se révèle.

Dans le poème Ces trois, tiré du recueil L’Or est Poèmes, il définit ainsi l’acte de création : « Créer n’est point reformer cendre/ C’est faire que le rien ait chair. »

Être créé à l’image de Dieu, l’homme reçoit les fruits du Beau et du Clair en guise d’offrande de l’Être suprême. Débordant d’enthousiasme et de vitalité, le poète se lance avec avidité à la recherche du Créateur :

Ce voyage en Dieu, rien qu’en Lui,

Y défricher, être ébloui

De s’offrir Dieu,

Non plus en rêve.

Malgré les peines et les tragédies, il adule le Très-Haut et s’accroche à l’Espoir :

Dieu permit que noir

Soit ciel, que fleur meure

Qu’une maman pleure,

Mais créa l’Espoir.

Sa vision du monde se fonde finalement sur deux idées prépondérantes : celle que l’acte de création est le but majeur de l’homme (« S’instruire sera que chacun ait pouvoir de créer », écrit-il), et celle que l’homme doit croire en un au-delà prometteur de vie et de joie. Mais l’Amour avec un grand « A » transcende tout : « Être, connaître, créer dorment/ Tous en aimer. » Cet Amour est inhérent à la poésie. Pur, l’amour du poète devient « mort » au contact de la chair féminine, pourtant délicieuse :

Ta bouche, de lune

Morceau, m’invite à

Mourir sur un tas

D’or qui m’importune.

Mais l’Amour revient à la vie par le truchement d’une autre – la muse : « Poète et muse : lui la chante, elle le crée. » Cet amour passionné qui anime le poète l’incite à recréer le monde. Dans une démarche cathartique, il aspire à purifier la beauté de la laideur et du vice : « J’exorcise du Beau le Mal », proclame-t-il.

L’universalité de l’œuvre de Saïd Akl n’empêche pas le poète de revendiquer haut et fort son identité phénicienne :

Nous Phéniciens, fendant mer,

Fendîmes ciel, signant le pacte

De prendre en flagrant délit l’acte,

Entre le Rien et son revers.

Un rythme tantôt lent, tantôt rapide, accompagné de l’octosyllabique oratoire, permet au poète de vanter son origine glorieuse et héroïque. Le fait que la Phénicie est le berceau d’esprits brillants comme Cadmus, le père de l’alphabet, Diogène, Euclide, Mokhos, qui proclama la divisibilité de l’atome, saint Paul, Porphyre, Pythagore, Thalès, Ulpien ou Zénon, le père du stoïcisme, exacerbe sa fierté de poète libanais : « Il est, dans notre orgueil, toute une Phénicie. » Et d’ajouter, à propos du Liban : « Mon pays, mot à peine lu /Mais combien sens ! Il fut l’Histoire. » Cette patrie rêvée frôle l’irréel. Mais c’est le poète qui, grâce à sa plume, lui donne vie et consistance : « Pays-rêve, comme il semble / Qu’en toi je sois le soleil ! »

Méconnus, les recueils en français de Saïd Akl ne sont pas accessoires par rapport au reste de l’œuvre. Ils reflètent admirablement la pensée du poète dans une langue « valérienne » réinventée, modelée avec audace au gré de son inspiration et de sa folie créatrice !

Source : L’Orient Littéraire

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