Mythes communautaires

mardi, novembre 6, 2012 – Par Bahjat RIZK

La voiture file à vive allure. Je reprends la route pour m’étourdir et sillonner pour la énième fois les mêmes contrées, comme si j’étais condamné à revenir éternellement sur mes pas. Cette sensation persistante, héritée du Liban, de faire du surplace, de piétiner, d’être bloqué dans l’espace et le temps… Comment reprendre le cours des choses, déboucher sur une issue positive, voir le bout de cet interminable tunnel? Après avoir pensé que j’avais mis de la distance entre la guerre et moi, voilà que la voiture piégée sur les lieux de mon enfance m’a ramené trente années en arrière. Pourtant une génération s’était écoulée mais le traumatisme répété se vit éternellement au présent. La mémoire collective est si difficile à construire quand, au sein d’un même pays, nous entretenons des mythes communautaires disparates, voire antinomiques. La bombe d’Achrafieh s’était dans un premier temps confondue avec le mythe béchirien d’il y a trente ans, avant de rejoindre à l’examen des faits le mythe haririen d’il y a sept ans. Deux présidents foudroyés dont on commémore chaque année les dates de naissance (début novembre) et de mort. Des lieux consacrés autour de la colline d’Achrafieh (défendue par l’un) et du centre-ville (reconstruit par l’autre) et un fidèle lieutenant Wissam el-Hassan, enterré sur le même mausolée. Pendant que le parti de Dieu continue à entretenir dans la banlieue son propre mythe, inspiré de l’histoire de sa communauté, et d’exalter ses propres martyrs. Et que d’autres communautés s’accaparent la montagne, les villes côtières et la plaine. Un mois presque après la visite historique du deuxième pape qui visitait le Liban dans une ferveur transcommunautaire, le paysage redevenait apocalyptique et s’étalait dans toute la presse internationale et sur les écrans des télévisions mondiales. Comment reconstruire un pays qui ne s’est pas défini et qui ne s’affirme que dans le déni de ses fractures intérieures? Finalement, les communautés sont toujours là, pour le meilleur et pour le pire. Elles structurent et déstabilisent ce pays tour à tour. Peut-on passer du communautaire au national, et par quel subterfuge, afin que les citoyens se perçoivent à égalité et de manière identique? Peut-on affirmer la différence et l’identité en même temps? Les religions nous structurent ici-bas et dans l’au-delà. À défaut de certitudes, nous nous rassurons en nous niant les uns les autres, comme si l’après vie était un espace restreint et réservé. Comment sortir de cette logique qui nous rapproche puis nous sélectionne de manière subjective? Nous nous accrochons à nos symboles car l’au-delà nous demeure résolument inaccessible. Nous nous préparons à une issue dont nous ignorons objectivement tout. Ne sachant pas, nous présumons, nous pressentons, nous projetons. Et nous nous heurtons à l’image inamovible de la mort qui garde intacts tous ses secrets. Ce sacrifice continu qui dure depuis bientôt quatre décennies et qui fait que tous nos morts sont toujours en quête de sépulture. Nous ne parvenons toujours pas à nous partager la terre parce que ce qui vient après nous demeure irrémédiablement inconnu. Comment une humanité en quête de pérennité et d’absolu peut-elle se contenter une fois pour toutes d’être relative et mortelle? Pouvons-nous pour une fois commémorer nos défunts ensemble, afin que si la vie nous sépare, le mystère sacré de la mort puisse nous rassembler?

Bahjat RIZK. Source : L’Orient Le Jour

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