Monologues intérieurs ou nouveaux dialogues ?

Par Nicole HAMOUCHE | vendredi, novembre 9, 2012

Les conférenciers lors de la rencontre au Salon du livre. Photo Michel Sayegh

Les conférenciers lors de la rencontre au Salon du livre. Photo Michel Sayegh

Un nouveau courant littéraire francophone à la croisée de la philosophie, de la poésie et du roman, initié par Jad Hatem, témoigne de la vigueur de la pensée libanaise et de son exigence.

«J’entends ici vos cris. Et la cohérence, et la construction? Que penserais-tu de moi si tu lisais mon journal, te moquerais-tu ? Et puis qu’importe, l’émotion des autres les concerne et chacun suit sa propre gamme.» Dans Monologues intérieurs, Bahjat Rizk a choisi de suivre la sienne après celle d’Hérodote – il est l’auteur des Paramètres d’Hérodote – après avoir «regardé partout et tout le monde (et s’être) identifié à chacun». Il est revenu à cet élan premier comme le narrateur du livre, qui dit les avoir souvent freinés, perdus en cours de route. Il est revenu à l’intériorité, à l’émotion première, qu’il a bien voulu partager avec ceux qui le liront, et aussi avec ceux qui l’ont écouté au Salon du livre dans le cadre de la conférence «Nouveaux horizons de la littérature libanaise francophone.»

Plus qu’à une conférence, ce moment ressemblait à une parenthèse d’explorations littéraire, philosophique, personnelle. Ces trois philosophes, humanistes, ont en commun une «philia intellectuelle» comme dit Nicole Hatem, une certaine ambition intellectuelle pour eux-mêmes et pour le Liban, et aussi la discrétion et la pudeur. Ils ont choisi, sur l’impulsion de Jad Hatem, professeur de philosophie à l’Université Saint-Joseph, de s’aventurer dans un genre nouveau à la jonction de la littérature et de la philosophie, et ont été édités chez Orizons, une jeune maison d’édition parisienne qui a notamment publié Gunter Grass, prix Nobel de littérature en 2011.

Bahjat Rizk a choisi de tenir un journal fictif ; sans repères temporels. Pas de dates, plutôt des temps : celui de la rencontre, de l’aveu, de la menace; du bureau, de la maison, du bus, de la piscine, du taxi…Rizk a sciemment choisi cette forme, pour mettre en avant la circularité de l’expérience, dit-il ; pour se retirer du monde extérieur, dans une autre notion du temps inventé… Quand on écrit ne sommes-nous pas dans l’éternité; dans un temps suspendu? Ce ne sont pas seulement les temps que Rizk brouille, mais aussi les personnages. Mais peu importe à la limite. On est saisi, enveloppé, on suit le héros ou l’antihéros – tant il est sombre – dans sa quête d’identité, au fil des pages et des phrases qui parlent tellement du Liban, de la violence, des rapports à cette terre, à la mère, à la famille, la communauté, de la violence de l’amour, de la guerre, de la transmission de génération en génération… De la violence d’exister qui commence avec ce «cri» à la naissance. «Et depuis je n’ai cessé de crier, écrit ou s’écrie Rizk. Crier pour ma mère, crier pour ma terre, pour ma patrie, pour ma planète. Crier pour ma mère, crier pour ma famille, ma communauté, ma race.» Pudique, Bahjat Rizk laissera Georgia Makhlouf lire des passages choisis: Raconte «et il se mit à raconter la terre blessée, les attentes déçues, l’espoir renaissant (…)». Raconte «parce que j’ai besoin de rêver et que je ne sais pas dire, ni agir tout seul, ni tendre la main». Dans un ouvrage comme Monologues intérieurs, il tend clairement la main à ses lecteurs, à tous ces hommes et ces femmes qui lui ressemblent, pris dans l’engrenage de l’angoisse identitaire et qui, tel le narrateur, cherchent leur place dans «ce monde fermé» de «l’institution, la grande machine qui s’apprêtait à (les) dévorer».

De la même manière que le narrateur des Monologues intérieurs invite à oser l’intériorité, la singularité, en dehors de l’institution et de la prison du social, l’héroïne de Surabondance, le roman de Nicole Hatem, s’affranchit de l’air du temps, à savoir du cynisme et de l’intellectualisme savant au profit de l’expérience fondamentale. À «l’esprit analytique, de géométrie», Hatem oppose celui de l’intuition; à celui des raisons, celui du coeur: «les hommes ne connaissent plus leur coeur ni celui des autres, depuis qu’on leur a dit qu’il a des raisons qu’il connaît» dit-elle. Dans leurs derniers ouvrages, Nicole Hatem tout comme Bahjat Rizk ont choisi de se dégager du «retournement complaisant de la pensée sur soi» – dixit Jankelevitch repris par Hatem – et du «vain jeu de découpage», pour consentir à l’expérience et à l’étonnement qu’elle suppose. Parce que nous avons perdu cette capacité d’étonnement ici, parce que «mourir dans cette ville est devenu un rite, comme si la mort n’était plus la mort et la vie n’était plus la vie» comme l’écrit Bahjat Rizk. Et afin qu’il n’en soit plus ainsi.

Source : L’Orient Le Jour

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