Mario Vargas Llosa, Nobel de littérature

Le Monde | 08.12.10 | 17h41
Stockholm Envoyé spécial« Mario, tu ne sers qu’à une chose, à écrire. » C’était mardi 7 décembre, en fin d’après-midi, sous les lambris de l’Académie suédoise à Stockholm où Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature 2010, prononçait son discours de réception devant 450 personnes.
Au premier rang se trouvait Patricia, son épouse depuis quarante-cinq ans et sa cousine depuis toujours (en premières noces, ce doit être l’esprit de famille, il avait déjà épousé sa tante qui lui inspira La Tante Julia et le Scribouillard).
Le lauréat se trouvait donc à la onzième page d’un texte qui en comptait treize quand, soudain, sa voix trembla à l’évocation de ses enfants et petits-enfants placés juste derrière, et de « cette femme au caractère indomptable qui supporte encore mes manies, mes névroses et ces crises de rage qui m’aident à écrire », une personne qui a l’oeil à tout, éloigne les fâcheux et leurre les indiscrets, boucle et déboucle les valises, lui donnait le matin même au petit déjeuner une pleine poignée de pilules de toutes les couleurs tout en le rassurant, et s’imagine le gronder en lui adressant régulièrement un éloge qui le comble tant il lui rappelle qu’il n’est décidément bon qu’à ça : lire et écrire.
Alors sa voix s’étrangla d’émotion et, bravant le conseil très suédois de s’abstenir de manifester la moindre émotion, l’auditoire ne put s’empêcher de lancer une salve d’applaudissements dans l’espoir que cet élan le soutiendrait dans l’épreuve.
Le fait est que son « Eloge de la lecture et de la fiction », prononcé en espagnol et rendu en français avec beaucoup de finesse par Albert Bensoussan, son traducteur depuis Les Chiots (1974), était un discours fort et émouvant de part en part. Vargas Llosa pratique volontiers l’exercice d’admiration, non par flagornerie (la plupart des écrivains auxquels il rend hommage sont morts), ni pour briller à leurs côtés (un écrivain guérit vite de ce genre d’illusions) mais bien par gratitude. Une reconnaissance éternelle, que l’on dirait naïve tant elle est récurrente. Son discours fut un « Ce que je dois » ponctué de noms d’écrivains (Flaubert au premier chef, pour sa persévérance exemplaire dans le travail) et de personnages à commencer par d’Artagnan et sa bande ainsi que Jean Valjean. Les villes aussi l’ont fait, Lima, Paris, Barcelone.
Sa dette à la France est profonde, au risque du paradoxe car il y a appris la mise à distance : « Ce dont je suis peut-être le plus reconnaissant à la France, c’est de m’avoir fait découvrir l’Amérique latine » à commencer par le Pérou, son pays d’origine, où il dit avoir tant aimé, haï, joui, souffert et rêvé (encore qu’il ait omis gocé, « joui ») qui était dans son texte…).
Au passage, il décocha une flèche en direction de l’Espagne et de l’Amérique latine pour « cet opprobre et cette honte : depuis deux siècles, l’émancipation des indigènes est de notre responsabilité exclusive et nous l’avons manquée ».
Son éloge du journalisme, l’autre métier auquel l’écrivain doit tant, ne fut pas moins vibrant. Sa passion de la politique ne fut pas non plus esquivée, même si l’ancien candidat à la présidence de son pays est désormais rangé des voitures. Tout en condamnant le nationalisme et la religion « cause des pires boucheries de l’Histoire« , il tint à ce que grâces soient rendues à Raymond Aron, Jean-François Revel, Isaiah Berlin et Karl Popper « à qui je dois ma revalorisation de la culture démocratique et des sociétés ouvertes. Ces maîtres furent un exemple de lucidité… »
Mario Vargas Llosa, qui n’aime rien tant que raconter des histoires, ne pouvait faire moins que terminer en louant haut et fort le pouvoir fallacieux de la littérature ; il eut des accents rousseauistes pour évoquer l’envoûtement naturel des premiers conteurs, avant de louer la fiction pour sa capacité à susciter en nous « la rébellion et la non-conformité » en rendant possible l’impossible. Puis il se leva, embrassa son épouse avant de consoler une vielle dame en larmes assise dans un fauteuil roulant, à qui il voulut réserver la place d’honneur, son amie et agent littéraire Carmen Balcells, icône de l’édition « hispano-parlante », qui nous confiait juste avant : « C’est le couronnement de ma vie professionnelle. Je n’aurais manqué cela pour rien au monde. »
Le roi de Suède lui remettra son prix vendredi au cours du banquet traditionnel. Après quoi, il se pliera avec délices à l’injonction de sa femme : « Mario, tu ne sers qu’à une chose, à écrire. »
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