Les mille et une interprétations des récits de Shéhérazade

Par Maya GHANDOUR HERT | 03/11/2010
Élias Khoury, Malek Chebel, Georgia Makhlouf et Robert Solé. (Photo Hassan Assal)
Élias Khoury, Malek Chebel, Georgia Makhlouf et Robert Solé. (Photo Hassan Assal)
« Les Mille et Une Nuits », ce fleuron incontesté de la littérature arabe, suscite toujours débats et polémiques.

De multiples accords et désaccords ont surgi au fil du débat qui a réuni, autour de la modératrice Georgia Makhlouf, l’ethnologue et écrivain Malek Chebel (auteur du Dictionnaire amoureux des Mille et Une Nuits) et l’écrivain Élias Khoury. Robert Solé, également invité sur le panel, s’est pour sa part contenté de poser une ou deux questions, affirmant ne pas être spécialiste en la question.

Comment l’avez-vous rencontré, dans quelles circonstances l’avez-vous lu et, aujourd’hui, quelle est votre relation à ce texte ? Les trois questions, posées en début de séance par la modératrice, devaient lancer le débat. Mais voilà. Malek Chebel a pris un raccourci, court-circuitant toutes les interrogations, pour lancer d’emblée : « À mes yeux, Les Mille et Une Nuits est une métaphore du désir féminin. » Un petit sourire aux lèvres, fier de son petit effet, il ajoute : «Une fois que j’ai posé cela, j’ai tout dit. Ou presque. » Explications: «Une métaphore qui s’accomplit dans l’oralité et la narration. Dans la souplesse, dans la créativité et dans la modernité.»

Et l’anthropologue des religions et philosophe algérien de poursuivre sur sa lancée : « On a beaucoup cherché à savoir qui pouvait être l’auteur des Mille et Une Nuits. En réalité, il ne peut pas y avoir d’auteur. Parce que ce sont des contes oraux. Et ils le sont restés pendant des siècles. Il est évident que l’élément féminin y est très dominant, voire prédominant. À travers tous les contes, on ne trouve jamais une image négative de la femme. La femme s’en sort toujours plutôt bien. Le personnage de Shéhérazade est paradigmatique : il pose l’énigme du conte, celle de la nuit, mais aussi du désir, de l’homme.» «Voilà un texte d’une modernité absolue, qui est l’accomplissement d’un désir féminin », affirme alors Chebel.

«Je vais beaucoup vous décevoir», annonce pour sa part Robert Solé, lorsqu’on lui donne la parole. L’écrivain et journaliste d’origine égyptienne s’est en effet demandé pourquoi il a été invité à cette table ronde. Flatté de l’être. Mais voilà. L’auteur de Une soirée au Caire n’a pas lu l’objet du délit, pardon, du débat. «Nous sommes également influencés par les livres qu’on n’a pas lus, avance-t-il, badin. J’ai dû être très influencé par les Mille et Une Nuits. Seulement des extraits. Mes seuls souvenirs sont oraux et sont de l’enfance, et pas du tout de la sexualité dont parle mon ami Malek. Enfant, on me racontait des histoires pour manger du porridge et de la soupe. C’étaient des textes marginaux. Est-ce que Ali Baba et les quarante voleurs ou Sindibad le marin font partie des Mille et Une Nuits ? Non ? Et le calife de Bagdad ? Rassure-moi. Parce qu’il m’a beaucoup occupé pendant mon enfance. Il m’a fait beaucoup aimé le porridge, mais pas du tout la soupe. »
Voilà la boutade mémorable de Solé pour dire qu’il se sent «un petit peu incompétent » dans ce débat.

Prenant le micro à son tour, Élias Khoury poursuit sur le même ton de la plaisanterie en félicitant Solé d’avoir échappé à la mort car la légende voudrait que tous ceux qui lisent les contes de Shéhérazade en entier soient passibles de ce danger.
Plus sérieux, il ajoute: «Quand j’ai lu les Mille et une Nuits, j’ai ressenti que j’étais en train de le relire. Ce livre a infiltré notre inconscient. Nous n’avons pas besoin de le lire pour le connaître. »

Pour l’écrivain libanais, l’importance de cet ouvrage réside dans son « récit cadre ». «Cet ouvrage est basé sur l’idée d’une dualité. Un paradigme de la culture arabe qui exprime cette relation entre le moi et le moi cassé. Le poète parle avec son ombre, avec son âme cassée en deux. Dans Alf Layla Wa Layla, il existe quatre personnages importants: Shahrayar et son frère Shahzaman, puis Shahrazade et sa sœur Douniazad. Leurs ombres respectives. »
Khoury dissèque méthodiquement l’ouvrage et précise qu’il personnalise la lutte entre la culture et le pouvoir. Qu’il créé une distance avec la trilogie «poète, roi et prophète» adoptée dans la littérature arabe. Qu’il met la religion à distance. « Un des rares livres classiques dans le monde où la religion ne joue aucun rôle. » Au terme laïc, il préfère « dounyawi » ou terrestre. « C’est un texte qui appartient aux êtres humains. Reflet de leurs fantasmes et leurs rêves. »

Le traducteur du Coran, Malek Chebel, corrobore la thèse de Khoury sur l’absence de religion dans l’ouvrage en affirmant : «Tout ce qu’il y a dans le Coran est dans les Mille et Une Nuits. Tout ce qu’il y a dans les Mille et Une Nuits n’est pas dans le Coran. »
En s’adressant à Solé, Chebel indique que les histoires de Sindibad figurent bien dans les Mille, « mais elles sont là pour masquer le reste… Il y a des histoires pour les enfants. Mais c’est surtout un livre pour adulte ou encore pour l’enfant qui sommeille en nous. »
Les contes de Shéhérazade, en somme, selon Chebel? «Des femmes esseulées qui se racontent des histoires de mecs. »
Un livre qui commence par la fitna absolue, à savoir : l’infidélité féminine. Comment faire pour que la femme ne soit pas infidèle? Réponse dans l’ouvrage : la femme doit être acteur de son destin. Elle doit être autorisée à aimer comme elle le veut.
Les Mille et Une Nuits est donc la satisfaction d’un désir féminin refoulé. CQFD

Chébélien…
Pour Élias Khoury, c’est «une révolution linguistique, un monde de miroirs, réels et irréels à la fois. Un tapis de narrations qui ne finissent pas. Ouvertes à toutes les interprétations. »
Récits pour enfants, textes subversifs ou modèle littéraire absolument moderne, les mille et une interprétations des récits de Shéhérazade ne sont pas prêtes de s’étioler. Quoi qu’il en soit, et comme l’a si bien indiqué Élias Khoury, «tous les écrivains du monde continuent à écrire les Mille et Une Nuits ».

Source: L’Orient Le Jour
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