Laurent Gaudé, sismographe des sentiments humains

Par Colette KHALAF | 03/11/2010

Gérard Meudal, modérateur de la rencontre, et Laurent Gaudé.   (DR)
Gérard Meudal, modérateur de la rencontre, et Laurent Gaudé.
Le Salon en livres et en rencontres – « Ouragan », le dernier ouvrage de Laurent Gaudé paru aux éditions « Actes Sud », a fait au Salon du livre l’objet d’une rencontre entre l’auteur et le public avec, pour modérateur, Gérard Meudal.
Laurent Gaudé semble bien connu par les lecteurs libanais, du moins à travers ses ouvrages.
En effet, révélé au grand public grâce au roman Le Soleil des Scorta en 2004, pour lequel il se voit décerner le prix Goncourt, cet ancien étudiant en lettres modernes, auteur d’une thèse sur l’art théâtral, a commencé sa carrière d’écrivain au théâtre.
C’est La Mort du roi Tsongor en 2002 qui lui vaut le début d’une notoriété, puisqu’il obtiendra le prix Goncourt des lycéens. En 2006, il enchaîne avec un autre succès, Eldorado, et conquiert à nouveau la critique.

Avec Ouragan, Gaudé signe, comme l’a décrit Gérard Meudal lors de la rencontre, «une sorte d’oratorio à plusieurs voix distinctes au départ, mais qui finissent par se confondre et former une trame musicale en se terminant par un chant d’exaltation de la Louisiane, ainsi que de toutes les formes de résistance». «En effet, affirme l’auteur, l’idée était née de cette envie de faire parler les personnages d’une manière chorale et de les suivre de près en collant à leurs histoires, parfois sans transition.» «Au risque que le lecteur se perde au début mais, au fil de la lecture, ajoute-t-il, celui-ci retrouvera vite ses repères tout comme les caractères qui sont décrits dans la tourmente de ce chaos.»

C’est donc sur fond de trame dramatique – puisqu’il s’agit de l’ouragan Katrina qui a frappé la Louisiane en 2005, faisant près de deux mille morts et des milliers de sans-abri – que les destins séparés des personnages de Gaudé vont s’entrecroiser. Le récit se nourrit d’abord de la réalité, mais l’auteur affirmera par la suite que même si la première page s’ouvre sur une image réelle, cette femme centenaire qui prend le bus, évoquant la lutte raciste et les autobus interdits aux gens de couleur durant les années 50, il y a une volonté de décoller complètement de ce réalisme. «Je ne voulais en aucune manière, précise-t-il, réaliser une chronique.» En effet, cette ouverture emphatique, «Moi, Josephine Linc Steelson, négresse depuis presque cent ans, j’ai ouvert la fenêtre ce matin, à l’heure où les gens dorment encore, et j’ai humé l’air et j’ai dit: ça sent la chienne», se rapproche plus des tragédies et du code de langage théâtral que du réel.
«Une tragédie en deux temps, ajoute Gaudé, car d’abord c’est l’ouragan qui frappe, puis ce sont les digues qui vont céder entraînant l’inondation du pays.»
C’est sur fond de cette nature qui se déchaîne, qu’une «négresse» centenaire, une autre femme, Rose, et son enfant, un prêtre, un homme décidé à défier l’ouragan et revenir à son premier amour, et enfin des prisonniers vont faire face à leur destin.

Laurent Gaudé aime choisir des thèmes lointains, assurer une distance entre son sujet et lui-même – «c’est la distance de la fiction et l’espace du roman dans lequel je me mets en péril, mais que j’apprécie». Il aime à sonder cette gamme de sentiments humains, être à la fois loin mais si proche de l’homme, «le roman ne doit pas être un repli sur soi, mais une ouverture vers la vie».

À la question du public de savoir s’il fait partie de ces écrivains qui regardent le monde, il répond modestement: «J’aimerai en faire partie, car regarder le monde va de pair avec une certaine humilité de la position.» Et d’ajouter: «Ce qui me plaît dans la lecture, c’est quand on se rend compte qu’on aime le regard de l’autre sur le monde.»
C’est donc avec cette écriture visuelle dynamique et nerveuse, qui rejoint le suspense d’un film, que Laurent Gaudé décrypte ses personnages et les met au centre du monde. Un acte à la fois d’introspection, mais aussi d’effacement, qui le pousse à servir ce qu’il appelle «la parole sacrée» et, par conséquent, l’écriture.

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