Pour être libre, Joumana Haddad a tué Schéhérazade

CULTURE
Par Edgar DAVIDIAN | 26/10/2010
Le Salon en livres et en rencontres – Une femme arabe en colère. Elle se confesse. Déballage public froidement provocateur et presque festif pour une liberté en tête de toutes les préoccupations. Joumana Haddad, poètesse, secrétaire générale du Booker Prize arabe, responsable des pages culturelles du « Nahar » et du premier magazine érotique en langue arabe, « Jasad », parle de son vécu de femme. Pour cela, un ouvrage grinçant, qui ne mâche pas ses mots, sans que la poésie, un seul instant, ne soit absente. « J’ai tué Schéhérazade » (Actes Sud, 141 pages), dit-elle. On la croit sur paroles*…

Pour décolérer, elle jette son paquet de mots sur les pages blanches. En vrac. Mais en tout discernement. Titre original du livre: «I Killed Schéhérazade».

Écrit initialement en anglais – «Je m’explore en diverses langues», explique Joumana Haddad tout en préparant un conte pour enfants en italien, à paraître en 2011 -, l’ouvrage est traduit en français par Anne-Laure Tissut avec une préface signée Etel Adnan. Oui, espace de culture et d’écriture oblige.

À cause d’une simple réflexion d’une journaliste étrangère qui lui dit: «La plupart des Occidentaux n’imaginent pas qu’il existe des femmes arabes libérées comme vous», Joumana Haddad trempe sa plume dans l’encre la plus défensive. Et se raconte!

Elle se raconte avec une délicieuse impudeur et impudence. En tordant le cou à pas mal de tabous et d’idées bien ancrées et obscurantistes. Car ne vous fiez pas à son apparence de craquante «mignonne»…Sans sexisme, il y a là, de toute évidence, bien plus qu’un simple joli minois.

Bien sûr, des femmes libérées, comme elle, il en existe partout, et tant pis pour ceux qui l’ignorent. Cet état de fait, elle le (ré)clame avec véhémence et passion, non pour un éventuel appel au secours ou à la rescousse, mais pour (dé)montrer que l’iceberg n’a pointé que le bout du nez.

En levant le voile sur ses «expériences» (sans que cela ne tombe jamais dans le croustillant ou le sensationnel grivois) et sa formation littéraire (ce brave Marquis de Sade, depuis l’âge de douze ans, est un complice de choix! Sans oublier Bataille et Nabokov) pour entrer dans un Parnasse bien libertin, Joumana Haddad, à quarante ans, offre le portrait d’une séduisante femme arabe cultivée, polyglotte et émancipée.

Résolument et irréversiblement émancipée, et sans besoin de tutelle d’aucune sorte. Et qui invite toutes ses «sœurs», arabes ou autres, à ce banquet de l’autogestion, de l’autocritique, de l’entêtement salvateur à se réaliser et de l’épanouissement.

Faut-il craindre le retour de Lilith? Si démoniaques que ça ces filles d’Ève version moderne, ces Barbarella au cœur tendre mais aux dents longues et aux sens aiguisés? Pourquoi étouffer le droit à un choix, à la liberté, à la vie?

On ne devrait craindre que ce qui est dictature, oppression, négation de l’autre et soumission aveugle, feinte ou transigée.
Par conséquent, hommes (et femmes) de bonne volonté, oyez, oyez cette intrépide prêtresse de la vie.

Dans une ville en guerre comme Beyrouth et dans une société arabe cadenassée qui joue aux Jocrisse face à un magazine arabe qui va au-delà de Nexus ou Plexus dans les années 70, l’auteure de Je n’ai pas assez péché ose regarder et parler du corps et de ses désirs, sans complexe ni hypocrisie.

Schéhérazade, intarissable conteuse et incurable bavarde, a assez fabulé, jacassé, biaisé (tout en n’excluant pas de baiser), trompé et retardé les moments fatals ou d’ennui… Il est temps qu’émerge une nouvelle Schéhérazade, moins image de carte postale d’un Levant magique entre danseuse de ventre, cuisinière émérite ou bobonne dans l’ombre. En termes plus directs, la femme ni putain ni potiche.

Pour cette quête redéfinissant une nouvelle féminité, assumant en tout équilibre et conviction maternité, succès professionnel, besoins du corps et intermittences du cœur, au rythme contemporain, Joumana Haddad s’est lancée dans un récit-analyse mêlant témoignage personnel, méditations, réflexions, cris et poésie, dans un style vif, incisif et pétulant.

Pour les suffragettes du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir voilà, pour le monde arabe, dans la foulée des chaînes des combats lancés et des victoires arrachées, plus qu’une belle envolée lyrique. C’est ce qui s’appelle, en toute clarté et féroce jubilation, joindre l’action à la parole.

* Mardi 2 novembre, à 19h00, une rencontre avec Joumana Haddad, animée par Gérard Meudal, est prévue à la salle Agora.

L’auteure signera son ouvrage jeudi 4 novembre, au stand de la librairie el-Bourj.

Source: L’Orient Le Jour
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