Amin Maalouf : « Le rôle de la culture est crucial en des époques d’égarement… »

CULTURE

25/10/2010
Maaalouf recevant son prix des mains du prince Felipe d’Espagne.
Maaalouf recevant son prix des mains du prince Felipe d’Espagne.
Distinction L’écrivain libano-français Amin Maalouf, qui n’est plus à présenter, est l’un des lauréats du prix Prince des Asturies 2010 pour les lettres (« L’Orient-Le Jour » du samedi 23 octobre). Pour la Fondation Prince des Asturies, il s’agissait de récompenser un auteur contemporain qui a « profondément exploré la culture méditerranéenne, représentée comme un espace symbolique de coexistence et de tolérance », a indiqué le jury.
Prix Goncourt 1993 pour «Le Rocher de Tanios» (éd. Grasset), le romancier, âgé de 61 ans, est aussi l’auteur de «Samarcande» (1988, prix des Maisons de la presse), «Léon l’Africain» (1986) et « Les Jardins de lumière » (1991), entre autres ouvrages traduits, tous, dans plus de 120 langues.
«C’est pour moi un grand honneur et une grande joie que de recevoir le prix Prince des Asturies, a déclaré le lauréat. L’Espagne a toujours été présente dans mon œuvre. Non seulement parce que c’est la patrie du héros de mon premier roman, Léon l’Africain, mais aussi et surtout parce que cette terre a été un lieu de rencontre emblématique, durant des siècles, entre les grandes religions de la Méditerranée», a souligné l’écrivain.

À cette occasion, et avant la remise des prix par le prince Felipe d’Espagne et son épouse, Maalouf a prononcé une allocution de grande importance mettant l’accent sur la diversité qui caractérise, de nos jours, les sociétés humaines, le vivre-ensemble, l’identité et le rôle de la culture que nous reproduisons ci-dessous:
«L’immense bonheur que j’éprouve en recevant le prix des lettres de la Fondation Prince des Asturies, j’aurais voulu l’exprimer, comme d’autres intervenants, dans la langue de Cervantès, de Borges et de García Lorca. Hélas, je ne le pourrais pas. Le castillan est une langue que j’aime écouter, que j’aime lire et que je comprends un peu mieux que je ne l’avoue d’ordinaire. Mais je me sens incapable de l’employer avec la justesse et la subtilité qu’elle mérite. J’en ai un peu honte, ce soir, mais j’espère que vous verrez dans mon usage d’une langue venue de l’autre côté des Pyrénées et d’un accent venu de l’autre côté de la Méditerranée un symbole de l’attention de votre fondation et de votre pays à la diversité du monde.

Cette diversité du monde, cette extraordinaire diversité culturelle qui caractérise aujourd’hui toutes les sociétés humaines, il nous arrive tous d’en chanter les louanges, mais il nous arrive tous aussi d’en souffrir. Parce qu’elle est source de richesse pour nos pays, mais également source de tension. Les nations fondées sur la diversité ethnique et sur l’immigration sont parmi les plus dynamiques de la planète – il suffit de regarder au-delà de l’Atlantique pour s’en convaincre. Mais souvent, ce dynamisme s’accompagne de malaises, de discriminations, de haines, de violences.

La diversité n’est, en elle-même, ni une bénédiction ni une malédiction. C’est simplement une réalité, un constat. Le monde est une mosaïque aux innombrables nuances, et nos pays, nos provinces, nos villes seront de plus en plus à l’image du monde. La question n’est pas de savoir si nous pourrons vivre ensemble malgré nos différences de couleur, de langue ou de croyance; la question est de savoir comment vivre ensemble, comment faire de notre diversité un avantage plutôt qu’une calamité.

Vivre ensemble ne vient pas facilement aux hommes, leur réaction spontanée est souvent de rejeter l’autre. Pour surmonter ce rejet, il faut un long travail d’éducation citoyenne. Répéter inlassablement, aux uns et aux autres, que l’identité d’un pays n’est ni une page blanche où l’on peut écrire n’importe quoi ni une page déjà écrite et imprimée. C’est une page en train de s’écrire ; il y a un patrimoine commun – des institutions, des valeurs, des traditions, un mode de vie – auquel chacun doit adhérer; mais chacun aussi doit se sentir libre d’apporter sa contribution, en fonction de ses propres talents, et de ses propres sensibilités. Installer ce message dans les esprits est aujourd’hui, de mon point de vue, une tâche prioritaire pour les hommes de culture.

La culture n’est pas un luxe qu’on peut seulement se permettre dans les périodes fastes. Elle a pour fonction de poser les questions essentielles: Qui sommes-nous? Où allons-nous? Que cherchons-nous à bâtir? Quelle société? Quelle civilisation? Et sur la base de quelles valeurs? Comment utiliser les moyens gigantesques que nous offre la science? Comment en faire des instruments de liberté plutôt que de servitude?

Ce rôle de la culture est encore plus crucial en des époques d’égarement. Et notre époque est une époque d’égarement. Si nous manquons de vigilance, le siècle qui vient de commencer sera un siècle de régression morale – je le dis avec tristesse, mais en pesant mes mots. Un siècle de progrès scientifique et technologique, sans aucun doute. Mais aussi un siècle de régression morale. Affirmations identitaires exacerbées, souvent violentes et souvent rétrogrades; affaiblissement de la solidarité entre les nations et au sein de chaque nation; essoufflement du rêve européen; érosion des valeurs démocratiques ; recours trop fréquents aux expéditions militaires et aux lois d’exception… Les symptômes sont nombreux.

Face à cette régression qui s’amorce, nous n’avons pas le droit de nous résigner ni de céder au désespoir. Aujourd’hui, l’honneur de la littérature, et notre honneur à tous, c’est de chercher à comprendre les complexités de notre époque et d’imaginer des solutions pour que notre monde demeure vivable. Nous n’avons aucune planète de rechange, nous n’avons que cette vieille Terre, et notre devoir est de la préserver, de l’harmoniser et de l’humaniser.»

Source: L’Orient Le Jour
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