La diversité culturelle entre humanisme idéaliste et pragmatisme politique

Opinions

03/06/2010

Par Bahjat RIZK

À nouveau dans le train, pour une nouvelle destination, juste traverser l’espace pour remettre en marche et dérouler le fil du temps. Plusieurs dossiers sous le bras : un hors série du Point : Penser la mort, les textes fondamentaux, un hors série du Monde : Edgar Morin, le philosophe indiscipliné, une vie, une œuvre et plusieurs numéros d’histoire autour de la Méditerranée, au moment où le processus de l’union semble stagner, dans la difficulté de le définir, en tant qu’espace d’échanges ou nouvelle entité identitaire culturelle et politico-économique. Après une veille intellectuelle à l’Unesco, consacrée aux Paramètres d’Hérodote et un hommage, dans le cadre du Festival international de la diversité culturelle, de l’année 2010 du rapprochement des cultures et à l’occasion du 16e centenaire de saint Maron, au brillant musicologue père Louis Hage, qui a réformé le répertoire liturgique maronite, j’essaie de reformuler la problématique de la diversité culturelle entre l’humanisme idéaliste et le pragmatisme idéologique et politique. J’ai toujours cette obsession de croiser les personnes référentielles qui m’aident à m’orienter et à advenir à moi-même. Dans un entretien inédit en 2009, Edgar Morin revient sur L’homme et la mort publié en 1951 et proclame : « Dans tout sujet humain, il y a égocentrisme, autoaffirmation vitale, mais aussi besoin vital d’attachement, de dévouement à un « nous ». »


Pour reposer la problématique de la diversité culturelle, au moment où le Liban, à travers le président Saad Hariri, préside le Conseil de Sécurité des Nations unies, sur ce même thème, il faudrait l’envisager dans ses deux dimensions : d’une part, la dimension humaniste illustrée par la charte de l’Unesco (« les droits de l’homme sans distinction de race, de sexe, de langue et de religion ») et développée de manière intellectuelle philosophique brillante par le père Sélim Abou dans ses ouvrages de référence, notamment L’identité culturelle suivie de cultures et droits de l’homme et De l’identité et du sens, ainsi que de manière spirituelle et théologique par le père Youakim Moubarak et le père Michel Hayek et à travers leurs divers écrits laïcs par Joseph Maïla, Amine Maalouf et Georges Corm et, d’autre part, la dimension pragmatique neutre ou même conflictuelle, évoquée brièvement par Hérodote, le père de l’histoire, au Ve siècle avant Jésus-Christ lors des guerres médiques, premier choc des cultures de l’histoire de l’humanité (« le monde grec est uni par la langue, le sang, les sacrifices et les sanctuaires qui nous sont communs et nos mœurs qui sont les mêmes »), et développée à des niveaux divers vingt-cinq siècles plus tard par Samuel Huntington dans Le choc des civilisations et Le choc des cultures, et par Claude Lévi-Strauss, père de l’ethnologie et de l’anthropologie moderne, dans son second ouvrage Race et culture en 1971, qui avait provoqué un tollé contre lui à l’Unesco alors que sa première conférence « Race et histoire », en 1952 à l’Unesco, l’avait porté aux nues. Ces deux conférences n’ont été publiées conjointement qu’en 2005.


Le cas de Claude Lévi-Strauss, véritable père de la diversité culturelle, est exemplaire à ce propos, car après avoir déployé un humanisme exceptionnel en 1952 et avoir établi le structuralisme et l’égale dignité des cultures et des races, il revendique en 1971 le postulat du seuil biologique de la tolérance culturelle. Il n’est nullement dans mon propos de porter un jugement de valeur ou une appréciation morale sur l’une ou l’autre de ces deux attitudes. Il me semble plutôt intéressant de relever et d’établir que ces deux tendances illustrent les deux aspects authentiques, incontournables et complémentaires de la même problématique et qu’aucune ne peut faire dans son élaboration l’économie de l’autre. Il s’agit là, dans toute sa complexité, d’une véritable démarche dialectique qui doit être observée et maintenue comme telle, dans sa double dimension irrémédiable. En effet, la dimension spirituelle de l’être humain va le pousser à rechercher une identité humaine universelle où la collectivité se situant au niveau de l’humanité, nous ne pouvons accepter une quelconque discrimination car elle serait révoltante et contraire à l’éthique. Tout être, dans sa part idéaliste, voudrait œuvrer à une identité basée sur les droits de l’homme. Les religions à leur apogée ont toutes reconnu cette démarche transcendante même si, par ailleurs, elles ont également toutes pratiqué la discrimination dans leur phase de conquête ou d’autodéfense, car la nature humaine, outre le fait d’être animée dans sa dimension spirituelle d’un idéal d’ouverture et d’amour universel (qu’on retrouve dans toutes les religions car religere c’est relier), est également habitée par une logique darwinienne de sélection naturelle qui l’aide à se préserver et à se perpétuer. L’être humain est partagé entre son intellect, son intuition et son instinct. La transmission humaine est autant au niveau du patrimoine spirituel et culturel, que du patrimoine génétique et cette double dimension doit être respectée. L’espèce humaine survit tant à travers son idéalisme intellectuel et affectif que sa préservation naturelle et biologique, l’un agissant sur l’autre, mais étant irréductible l’un à l’autre, ce qui lui assure sa marge de liberté et d’évolution continue, même si elle s’inscrit comme toute vie dans un espace/temps limité (relativité).


En prenant comme maîtres à penser le père Sélim Abou et Claude Lévi-Strauss, éminents anthropologues et chefs de file des temps modernes, et en examinant la différence conceptuelle que chacun d’eux a observée dans ses écrits, entre la dimension philosophique (abstraite et absolue) et la dimension politique (concrète et immédiate), j’ai essayé de comprendre comment elle est intervenue, à certains moments de leur vie, sans que cela soit interprété comme un revirement dans leurs écrits.
En revenant à Hérodote, le père de l’histoire, j’ai tenté de retrouver un fil conducteur neutre, à travers une référence avérée à l’origine, à partir de laquelle on pourrait négocier la grille paramétrique identitaire (race, sexe, langue, religion).


Une véritable réflexion sur la diversité culturelle devrait être appréhendée, en posant la problématique dans sa double dimension (ouverture, préservation), droits de l’homme et survie des groupes, humanisme spirituel et pragmatisme politique. Tout en maintenant et réaffirmant l’idéal universel des droits de l’homme, la question de la diversité culturelle doit reconnaître les droits culturels et politiques des groupes et œuvrer à les aménager, pour ne pas déboucher sur un choc des civilisations suicidaire et meurtrier.

Source: L’Orient Le Jour

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