Un diamant noir

François Taillandier
24/02/2010 | Mise à jour : 18:19

Le sommeil sur les cendres et Brumes de Cimmérie de Richard Millet – Une Libanaise accompagnée de deux enfants menacés par la guerre est hébergée dans une demeure mystérieuse du Limousin.

Le sommeil sur les cendres, le nouveau roman de Richard Millet, est ce qu’on appelle un diamant noir. Autant dire qu’il n’est pas facile à croquer. Cette remarque n’est pas une critique, mais un éloge. On a fait trop de concessions à la fainéantise des lecteurs ! Pour un peu, on n’écrirait plus à son idée ! Il faudrait leur demander leur avis ! Non. Il y a des romans qui se méritent, et celui-là en fait partie, avec sa trame serrée, son goût des phrases longues, sinueuses, retorses, mais impeccablement conduites par un cavalier de haute école.

Mal-aimée

À l’été 2006, une Libanaise se retrouve en Limousin, accompagnée de son neveu et de sa nièce, Nagy et Leila. La mère des enfants, qui vit à Beyrouth, lui a demandé de les emmener pour les mettre à l’abri de la guerre. Elle s’est dévouée. Elle n’a pas d’enfants, elle. Elle s’appelle Nada. «Tante Nada». Elle semble avoir été la mal-aimée, dans sa grande famille de la bourgeoisie orientale. Elle n’est qu’à moitié résignée. Et «Tante Nada», donc, se retrouve hébergée dans une demeure de granit et d’ardoise, un domaine isolé de cette région isolée, domaine qui s’appelle : le Rat. Amenée à la descente du train par un mystérieux domestique qu’on ne reverra plus, elle est accueillie par une Mme Razel à l’amabilité minimaliste. Cette maison comporte des chambres mystérieuses, des couloirs obscurs. On ne sait même pas où dort la Mme Razel en question. Nada croit entendre des cris et des plaintes par l’orifice des cabinets. Bref, elle ne se sent pas très à l’aise (c’est une litote).

Au fil des jours, cependant, les deux enfants semblent à l’inverse comprendre sur ce lieu étrange des tas de choses qui lui échappent. Et peut-être même d’effrayants mystères. Ils ont l’air très content. Ce qui ne fait que l’angoisser un peu plus. Vous avez deviné, on n’est pas loin du Tour d’écrou. D’autres lecteurs méritants relèveront l’allusion répétée à un certain Rideau cramoisi. Ne dévoilons rien de plus, si tant est qu’il y ait quelque chose à dévoiler. Le défi lancé au lecteur est d’accompagner Nada dans cet exil incompréhensible, qui est aussi (on n’en attendait pas moins avec Millet) celui de la langue. Nada, principalement arabophone, connaît parfaitement la langue française, mais cette connaissance l’amène à n’en comprendre que mieux les énigmes. Cela vaut le coup de voir ce que Millet parvient à faire à partir de l’adjectif «indéfinissable». Et il faut sans doute être un francophone libanais pour remarquer qu’il n’existe pas d’équivalent matinal à l’expression «entre chien et loup», ou s’arrêter sur la locution « être dans ses pensées». Dans l’interface d’une langue et d’une autre, se glisse l’Unheimlich e freudien, l’inquiétante étrangeté.

Enfers perdus

Millet publie parallèlement Brumes de Cimmérie, souvenirs d’un voyage au Liban en 1997. Effet miroir. D’un exil l’autre. D’une appartenance l’autre. Autres ombres, autres fantômes. Le thème du paradis perdu a beaucoup servi en littérature. On a moins souvent pensé aux purgatoires perdus, aux enfers perdus. Ils ne sont pas moins précieux. Millet, l’ombrageux Millet, l’incorrect Millet, fait partie des écrivains qui ont résolu de ne plus se soucier de l’époque et de ses insidieuses exigences. Il trace sa route, dans l’attente d’un moment précis : «Quand j’aurai été traversé par le fleuve du temps et que je n’existerai plus que dans le bruit souterrain de mes livres…» C’est la grâce qu’on lui souhaite, et la seule à laquelle puisse aspirer un écrivain.

Le sommeil sur les cendres de Richard Millet, Gallimard, 158 p, 13,90 €.

Brumes de Cimmérie de Richard Millet, Gallimard, 134 p, 13,50 €.

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