Les poètes de la Méditerranée, fratrie et antagonisme

Par Edgar DAVIDIAN | 05/01/2011

Salah Stétié

Salah Stétié

Vient de paraître Des mots pieds dans l’eau. Sous l’ombrelle des rives de la Méditerranée, de l’Afrique aux Balkans, en passant par le monde arabe et l’Europe latine, la poésie a pris le pouvoir. Passion d’écrire et voix de la Mare nostrum est ce volumineux ouvrage, une anthologie moderne groupant « Les poètes de la Méditerranée ». Regard panoramique sur le mont du Parnasse au ciel commun. Une fratrie qui ne manque toutefois pas d’antagonisme…

Soleil, sable et eau aux camaïeux bleus pour la toile de Nicolas de Staël intitulée La plage d’Agrigente, en couverture de l’anthologie Les poètes de la Méditerranée* (éditions d’Eglal Errera, dans la collection Poésie/Gallimard Culturesfrance – 949 pages) et préfacée par Yves Bonnefoy. Avec ce paysage typiquement et essentiellement méditerranéen, le ton est déjà donné pour cet opus groupant plus d’une centaine de «mages» des temps modernes venus de vingt-quatre pays sollicités par le chant des sirènes de la Mare nostrum.
Monde sonore bruissant des vagues de la mer, habité par la fraîcheur des criques au parfum d’embrun, fragrance du romarin, du thym, de l’olivier et des pins pour ces mots chargés de lumière, d’une certaine douceur de vivre, mais aussi rongés par des conflits sanglants qui n’ont pas fini de se déteindre sur des frontières avoisinantes et voisines.
L’originalité de ce panorama richement panaché et coloré ce ne sont pas seulement sa valeur de témoignage, sa chaleur de rêve éthéré, ses aspirations de sensualité, de volupté, de paix et de sérénité, mais c’est aussi la multiplicité des langues initiales d’origine, avec pour bannière et fanion communs leur traduction en français.
De l’arabe au croate, en passant par l’italien, l’espagnol, le grec, le slovène, l’hébreu, le turc, l’albanais, les langues, telle une fourmillante tour de Babel touchée par la grâce de la traduction, deviennent un espace culturel partageable, perceptible, tangible. Un espace et une tribune ouverts à tous et pour tous.
Les mots deviennent des passeurs de culture, des témoins des drames des humains, une expression universelle pour la joie, le bonheur, l’espoir. Mais surtout des mots qui deviennent facteurs de compréhension. Et un exemple et mode de vie.
Une lecture-découverte à travers ces poèmes et ces rimes libres pour la plupart ; des poèmes et des rimes ébouriffés par le vent des montagnes et des coteaux, assombris et voilés par des forêts profondes et des bois clairsemés, illuminés par des arcs-en-ciel fugaces et secoués par les tempêtes de cette mer qu’Ulysse a sans doute traversée.
Pour le pays du Cèdre, figurant en bonne place, on note la présence, dans ces pages, de Salah Stétié, Ounsi el-Hage, Vénus Khoury-Ghatta, Abbas Beydoun et Issa Makhlouf. Choix bien limité, car bien sûr il y en a bien d’autres.
La meilleure façon d’aborder la présentation de cette anthologie, associant jugement, explication et critique, et, pour conclure, est de citer les propos d’Eglal Errera dans l’introduction: «Pour ces vingt-quatre pays, dont tous possèdent une façade, aussi étroite soit-elle, sur la Mare nostrum, cette anthologie donnera à lire et à entendre dix-sept langues telles qu’on les écrit ou qu’on les parle aujourd’hui. Cinq alphabets achèveront d’esquisser le paysage polyglotte de cette édition où le poème en langue originale figurera en regard de sa traduction française. Quatre générations de poètes vivants y seront présentes par cinq pages dévolues en moyenne à chacun, sans distinction d’âge ou de notoriété. Ce parti pris générationnel ne s’est pas toujours avéré possible, car la longévité des poètes et des habitants du bassin méditerranéen varie d’une région à l’autre. On vit plus vieux et, par conséquent, on écrit plus longtemps en Europe de l’Ouest que dans les Balkans ou dans certains pays arabes. Le choix éditorial, toujours réducteur, n’a donc pas impliqué les mêmes sacrifices ni engendré les mêmes frustrations selon les pays et les langues. L’absence de certains aînés reste parmi nos regrets les plus brûlants, tempérés toutefois par le plaisir vivifiant de donner audience à d’autres, moins lus et parfois même jamais jusqu’ici publiés en français.»
Pour laisser derrière soi une année écoulée et accueillir une année nouvelle, la poésie est une transition de choix. Voilà un livre de chevet, comme un amour parfait. On l’abandonne sans colère ni ressentiment et on le retrouve toujours avec plaisir et bonheur. Pour un voyage aux mots bordés de mer et de soleil, aux paysages toujours attachants, toujours renouvelés. Pour une musique à la fois proche et lointaine, mais toujours presque familière car d’essence commune.

* Ouvrage en vente à la librairie al-Bourj.

Source: L’Orient Le Jour
Ce contenu a été publié dans Idées de lecture, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s